Chili Terre de Feu – De refuge en refuge – J788 et J789

J788 – Mercredi 22 juin – Refuge Estancia Caupolican à Cerro Sombrero – 30km D+92m


A l’abri dans ce refuge, tout nous parait silencieux, calme, que le vent nous a oubliés. Nous avons l’impression lorsque nous nous réveillons à 8h qu’il n’y en a pas! Erreur. On s’en rend compte en allant aux toilettes édifiées à 30m de notre bâtisse, juste à l’angle du mur, on se prend une rafale à nous plaquer au sol. Aïe, ce n’est pas bon pour notre route, ce vent de côté. Pour l’instant, on essaye de trouver la place chacun sur sa couchette ou au sol pour s’habiller puis aller à table petit déjeuner. Ah oui, j’ai dû quitter la couchette du haut de peur de tomber d’un étage avec les boudins de mon matelas qui glissaient vers l’extérieur, pour intégrer le sol, les pieds sous la table. C’est spartiate mais cela a le mérite d’être là, d’éviter de planter une tente sous 80km/h. A la frontale, nous mangeons, nous admirons le magnifique lever de soleil orange et rose sur les champs puis essayons de ne pas se déranger mutuellement lors du rangement de nos affaires (peine perdue!) jusqu’à mettre les gants et poches poubelles. Quel ensemble vestimentaire à la dernière mode! Il n’y a que les yeux qui sont visibles et que peut atteindre le froid.

Nous quittons notre refuge de la nuit pour la route 257 vers le Sud-Est. Quelle surprise lors de la remontée des enfants sur l’avant du tandem: la route est verglacée, une vraie patinoire! La Terre de Feu nous met à l’épreuve aujourd’hui aussi. Le vent ne suffisait pas pour pimenter notre aventure. On avait survécu à la neige aussi, alors il fallait trouver autre chose. C’est chose faite! Nous entamons notre parcours de 30km. Facile me direz-vous? Oui surtout sans dénivelé important, sans ripio (chemin de cailloux et pierres). Et bien non! On a encore réduit la voilure de notre transport par prudence. Le vent nous oblige à forcer, à se crisper à chaque instant sur le guidon pour ne pas dévier sur notre gauche, pour ne pas zigzaguer, pour avancer tout de même. Mais les roues glissent comme sur une patinoire, comme sur des cailloux qui roulent continuellement et où l’on ne peut contrôler notre direction. Voilà où nous pédalons. Les deux combinés et on arrive à utiliser la plus petite vitesse sur du plat et à ne faire que 7km/h. Incompréhensible. C’est dangereux d’avancer ainsi, heureusement nous sommes seuls. Aucune circulation et tant mieux, car par 3 fois, le Couillot comme le Panzer ont glissé lors d’un virage sur la gauche, quand la chaussée se relève légèrement. Nous ne pouvons être à la perpendiculaire de la route puisque le vent nous pousse. Alors nos vélos en oblique, en plein combat avec ce vent, se couchent sur la droite de tout son long. Panique! On tire le vélo vers le côté avec Raphaël encore sur son siège ou le vélo seul (quand Emma est tombée avant), et on essaye de le remettre d’aplomb. Mais nos pieds glissent, les roues également… Ce serait presque comique cette danse, les fesses en arrière à ramener 70kg. Plus de peur que de mal, tous les prochains virages je les appréhende et les passe sur le bas côté dans les cailloux. On n’avait pas encore connu ça. Drôle de sensation de partir en glissade avec 150 ou 190kg sans pouvoir retenir quoi que ce soit. Pas le choix: on doit redoubler de vigilance. Le combat de cette journée se joue là entre ces 2 éléments naturels et nous 4.

On ne baisse pas les bras ni notre garde, mais forcément notre rythme diminue dans ce paysage désertique. Rien ne pousse, les moutons se regroupent pour se réchauffer, les canards s’envolent par couple à notre arrivée, les guanacos nous scrutent, c’est la seule vie que nous croisons. Les cours d’eau sont gelés et l’eau n’y coule plus. Nous progressons difficilement dans ce cadre, enfin surtout moi. A midi, après une seconde glissade du Couillot, nous nous imposons une pose dans le refuge suivant à 50m, il tombe bien. Un homme s’arrête à notre niveau, il est photographe également et nous discutons après quelque clichés avec nous. Cerro Sombrero est « cercita » (très près quoi) selon lui! Mouais. Nous avons parcouru 14km sur la matinée avec un vent moins fort que celui qui domine l’après-midi. Ça nous promet encore de belles émotions et tensions. Nous déjeunons rapidement dans ce refuge, identique au précédent dans sa construction, pour éviter de se refroidir, de grelotter et pour ne pas perdre trop de temps vu que nous ne savons pas encore où nous pourrons dormir dans ce village.

Tous les pick-up rouges que nous croisons travaillent dans le domaine du pétrole ou celui du gaz. Les places sont prises d’assaut dans les hôtels le soir et sont donc chères. Nous aimerions ne pas y laisser un bras ou deux. Lorsque nous repartons, la chaussée a gelé par endroit. Elle est humide mais n’est plus une patinoire. Cela permet de se concentrer sur un seul élément: le vent. Il me ralentit, Sylvain s’adapte et m’attend plus souvent. Ce n’est pas facile pour autant. Le paysage n’a guère changé, et ne passe pas vite de toute façon! Un peu d’usines de gaz, au doux son d’un avion qui passe au-dessus de nous, de camions argentins qui transitent par ici, mais très très peu de voitures civils. Des estancias perdues dans l’immensité aussi. Nous allons un peu plus vite sur une portion de 5km avant les 5 derniers. Cerro Sombrero est bien visible quasi dès notre arrêt méridien, mais il ne se rapproche pas vite!

A l’entrée, des bâtiments sont confectionnés avec des conteneurs ou des hôtels faisant penser aux édifices des expéditions dans les pôles, en un seul niveau. Le centre ville est excentré de la route 257 et nous y arrivons assez tôt en début d’après-midi. On y monte et nous nous dirigeons aux bureaux de la municipalité pour trouver un lieu comme les refuges sur le bord de la route. Nous dénicherons les sanitaires du camping municipal, chauffés avec douche chaude et toilettes. Le bâtiment est neuf, l’endroit très propre et avons l’autorisation d’y dormir. Daniel vient nous ouvrir les locaux fermés en hiver.
C’est le début de l’installation avec les 2 vélos à l’intérieur et les enfants aux structures de jeux. Rapidement, on prend la décision de continuer la route vers la frontière Chili/Argentine et Rio Grande dès le lendemain. Les vents sont toujours aussi forts et venant du Sud mais il ne pleut pas et ne neige pas. Mieux vaut en profiter pour avancer. Maintenant, nous savons que nous ne pouvons faire plus de 30 ou 40km par jour. Même si ce n’est plus que 4 heures de vélo, cela nous épuise. Chaque jour est une bataille. Alors, on va prendre chaque jour à la suite, par petits bouts. Pour faire les 211km pour aller à Rio Grande sans village, juste une frontière et son restaurant, nous tabulons sur 2 ou 3 jours (plein sud de 80km), 1 jour (40km à l’est pour la frontière) puis 90km en 3 jours côté argentin (plein Est). Cela donne 6 jours minimum. L’avantage, ce sont ces refuges sur notre route, ouverts et gratuits, avec parfois un poêle à bois. Et il y en a des tous neufs, magnifiques en bois et avec une mezzanine que l’on compte bien inaugurer! Ce sera l’occasion de se rebooster dans cet univers glacial.


La famille se sépare: l’équipage du Panzer reste ici pour se doucher et mettre tout en place, laver la vaisselle… Celui du Couillot part à la chasse du supermercado, part sur une mauvaise pioche, est guidé par 2 policiers qui nous escortent vers la bonne épicerie. Première et dernière fois que nous faisons nos courses au Chili, il faut penser à la nouvelle conversion : peso chilien à 890 -> 1euro. On se lâche avec Raphaël dans le magasin pour trouver le nécessaire pour 8 jours pour nous 4 et payer pour la première fois depuis des mois en carte bleue! Une seconde épicerie sera nécessaire pour compléter nos achats. On a pensé aux bougies pour les refuges!
Un petit dessin animé regardé en cours de route, une douche brûlante et un séchage de cheveux avec le sèche-main des sanitaires, une cabane faite avec le tarp pour se protéger des bouches d’aération qui nous amènent l’air glacial de l’extérieur (vive l’isolation et les pertes de chaleur avec 2 radiateurs en action), et il est déjà tard dans l’après-midi, début de soirée même.


Tous, nous avons un peu froid, ou est-ce la fatigue? Une bonne soupe et des crudités (qui ont fini par nous manquer depuis Rio Gallegos il y a 5 jours) avant le craquage sur des fruits et un KitKat. On se prépare pour la nuit, très vite accédé côté douche après avoir enduit les loulous de Vicks Vaporub. C’est ça de jouer dehors en plein vent de Terre de Feu! Bien tard ce soir (pour nous), nous éteignons les néons des sanitaires, la ventilation et la frontale puis le téléphone 1h après, avec un doux silence dans les locaux.

J789 – Jeudi 23 juin – Cerro Sombrero à Bivouac Estancia Miriana – 35km D+175m


Après une bonne nuit au chaud, sur le banc des sanitaires ou au sol, sans bonnet, ni chaussettes et encore moins de pantalon technique, nous sommes réveillés vers 8h par Sylvain. On se prépare, on petit-déjeune tous les 4 et on essaye d’ordonner nos affaires, comme on peut sans s’éparpiller, sans faire trop d’aller retour vélo/bazar. Vous avez dû voir les photos d’hier ou de ce matin, pas de panique. Vous vous demandez comment une famille de 4, avec du matériel de vélo, des vêtements spécifiques pour le froid, de la nourriture pour plus d’une semaine de repas, des duvets, des matelas et des doudous, peut ranger tout cela. On est devenus experts dans l’organisation de sacoches Ortlieb! Certaines ne sont plus ouvertes car bien trop chargées en coquillages et souvenirs depuis 1 an et demi. Alors que d’autres sont remplies, puis défaites des vêtements de la veille mis dedans faute de penderie. Un vrai va et vient! Et ce matin, cela nous a pris plus de temps qu’habituellement et n’avons pu fermer la porte métallique des sanitaires avant 10h30. Un petit passage au magasin pour 2kg de pain chaud et nous voilà dans les rues de Cerro Sombrero, passant devant le cinéma, véritable musée de machine de visionnage, jusqu’aux bureaux de la municipalité pour restituer les clés de notre chez nous de la veille. Un peu de wifi pour checker le vent des prochains jours en capture d’écran et nous sommes prêts à retourner dans la nature et à notre solitude à 4 pour 7 jours environ.


Nous retrouvons le vent qui nous attend à l’angle de la route 257, de face comme par hasard, avec absolument rien pour le freiner. Pas de bâtiments, pas de collines, pas d’arbres, pas de buissons, pas d’animaux. Que de la mousse verte comme végétation. Alors il s’en donne à cœur joie avec ces 2 petits obstacles roulants, bien chargés qui essayent tant bien que mal de trouver son allure, de ne pas glisser sur la route gelée et blanche. Pas de virages trop prononcés vers la gauche comme hier, cela nous évitera de patiner. Mais un beau virage de 15km où ce vent passera d’une orientation « face à nous » au « côté droit » puis à l’arrière droit. Les kilomètres ne défilent pas rapidement. On s’endormirait presque! Raphaël sûrement caché sous les doudounes, où seuls ses yeux sont visibles. Il ne peut pédaler, son pédalier est cassé pour l’instant. Cela doit lui sembler long de ne rien faire, de ne pas pouvoir jouer ou dessiner avec ce vent. Mais non, ça va dit il.


Un chien nous tient compagnie sur le début du parcours. Nous essayons de l’effrayer afin qu’il retourne sur le village, mais en vain. Il court devant, s’épuise, traverse la route devant des camions dont un fait un écart vers nous en l’évitant. On a frôlé l’accident. Résolution commune: il doit obligatoirement faire demi-tour sinon il mourra sans aucune nourriture dans ce désert. Sylvain s’occupe de lui et enfin, l’épagneul nous quitte 4 km après Cerro Sombrero. On est plus sereins pour nous et plus rassurés pour lui aussi.
Lors de notre premier arrêt à 8km, on remet les ponchos à Emma et Raphaël. Vu le distancement entre les 2 tandems, mieux vaut rester grouper et que l’un profite de l’aspiration de l’autre pour moins se fatiguer. Ne pouvant garantir le même rythme soutenu du Panzer avec Emma et Sylvain qui pédalent tous les deux, on décide de mettre la corde. Plus pour que je ne m’endorme pas sur ma vitesse, que je ne ralentisse pas trop. Ça marche bien sur les kilomètres suivants dans ce paysage sauvage et dur. Encore une journée de bataille avant d’arriver au refuge désiré. La tête est baissée, le tour de cou mis le plus haut possible, la capuche bien tirée sur la droite pour cacher un maximum le visage de ce fouettage inconditionnel. L’avance du convoi se fait mieux parmi les guanacos et les collines. Nous ne voulons plus nous arrêter avant le refuge de ce midi. Il se trouve à 12km encore de nous. On se motive donc pour passer ces collines, pour finir le virage, pour enfin avoir le vent en notre faveur.

Le refuge posé sur une aire d’herbe et de boue, a eu quelques soucis d’entretien. Il lui manque la porte et la fenêtre. Nous déjeunons tout de même à l’intérieur sur la table, quelque peu protégés du vent glacial. Il est bien tard dans la journée, c’est assez normal vu que nous avons commencé à pédaler à 11h. Mais le temps file vite même lorsque la monotonie nous guette. 30 min plus tard, à 15h (oui oui!), on reprend notre activité favorite: se mesurer aux éléments naturels. L’objectif n’est pas loin, un refuge au km 90 (soit à 13km de nous), de l’autre côté de cette vallée dessinée entre 2 chaînes de collines que nous suivons.

On se retrouve sur une route en légère côte, zigzaguant au pied de l’une d’elles, en compagnie de camions. Ils défilent, surtout les camions citernes. Dans l’un d’entre eux, Pedro Sanchez, sort de sa cabine en tee-shirt manches courtes et vient nous offrir 2 paquets de gâteaux car « il fait froid non »? Lui est d’ici, c’est la température adéquate pour son t-shirt. Ça se voit que l’on n’est pas de la Terre de Feu avec nos 6 couches de vêtements? Encore un joli geste des habitants de tous ces pays que nous traversons. Ça nous réchauffe et nous continuons notre décompte avec les bornes kilométriques. On s’est habitué au vent ou est-il moins fort? L’après-midi, il est de coutume qu’il soit bien plus rude. Mais les collines nous en abritent. Un soulagement qui nous permet de parcourir les 13km en 1h45. Vous imaginez le temps nécessaire pour ce petit bout de route? Et pourtant, on appuie sur nos pédales! Mais quand la nature est plus forte, on prend son mal en patience. On sait que l’on y arrivera, petit à petit. On a même droit à un éleveur à cheval aidé par ses chiens de berger pour rassembler ces centaines de moutons. Ils les font traverser la route juste derrière nous. L’ensemble des moutons qui avancent forme une vague, une danse coordonnée par les aboiements et le sifflement du berger. On est captivés. En selle pour 6km, avec du soleil, du ciel bleu. Et…. c’est encore gagné pour nous.

Avant 17h, nous sommes au refuge Estancia Mirania. Il est très proche de la route, sans poêle à bois (mais la dernière tentative nous a asphyxiés), et sans table. Pas grave, il peut fermer et après un bon nettoyage au bout de bois et au balai naturel avec de l’herbe, il est comme neuf. Quelques rondins de bois pour les sièges et la table, et nous nous retrouvons vite tous les 4 à l’intérieur. Les enfants ne jouent pas dehors. Le vent doit les avoir saoulés.
La mise en place des matelas sur le lit superposé devance le moment de la cuisson de notre repas, à la bougie ce soir. Quelle ambiance! Les enfants dessinent et collent les nouveaux autocollants qu’ils ont reçus (pour les remercier et encourager de leur courage depuis notre départ de Rio Gallegos il y a 6 jours sans journée off). On arrive à obtenir une petite chaleur dans ce local de 9m² mais les pieds de certains restent désespérément froids et humides (malgré le test de Mike Horn avec une bougie et une couverture de survie). La fin du repas, l’habituel passage aux toilettes et lavages de dents ont été des moments laborieux pour certains qui préfèrent jouer, pendant que d’autres rêvent de s’allonger!

Mais on y est arrivés. 20h, les bougies sont soufflées, non pas pour un anniversaire (quoique nous en sommes à 2 ans et 2 mois de voyage demain!) mais bien parce qu’il est temps de sombrer pour un sommeil réparateur. Un peu de bricolage par notre MacGyver pour faire une rembarde au lit du haut. J’ai un peu peur de me casser la margoulette vu la petite largeur des lits à se partager en 2. Je vous quitte enfin une bonne heure après, la musique dans les oreilles mais sans entendre le vent par dessus!

3 commentaires sur “Chili Terre de Feu – De refuge en refuge – J788 et J789

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  1. Un temps à ne pas mettre un DEM dehors!! Et bien si ,rien de les arrête même pas les routes verglacées!!
    Encore une épreuve que vous surmontez, vous avancez doucement mais surement vers le but final, votre courage et tenacité continuent à m’impressionner!
    Profitez bien de vos dernières semaines d’aventures tous les 4 réunis ,prenez soin de vous et prenez en plein les yeux et le coeur.
    Bisous

    Aimé par 2 personnes

  2. Et bien là fin du voyage n’est pas un « long fleuve tranquille » vous êtes bien courageux pour lutter contre les éléments mais de toute façon vous n’avez pas le choix et vous touchez bientôt au but… Alors bonne continuation et à bientôt
    Annie-France

    Aimé par 1 personne

  3. Encore un caprice météorologie dont vous vous seriez bien passé, mais vous continuez malgré tout, une fin extra dure qui vous ne ménage pas mais qui vous solidarise encore un peu plus. Prenez soin de vous, l’arrivée est proche bizz

    Aimé par 1 personne

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