Argentine Patagonie – De jolis bivouacs perdus – J750 et J751

J750 – Dimanche 15 mai – Bajo Caracoles à Bivouac km1044 – 64km D+309m


Il fait doux ce matin dans la chambre, pas de givre sur la toile, pas de vent qui nous glace par la fenêtre d’aération, à 7h45. On se lève presque naturellement et sortons de nos draps chauds. Nous petit-déjeunons sur nos lits et les tables de chevet avant de tout rassembler dans nos sacoches et de m’apercevoir qu’il me manque mon t-shirt d’Argentine offert par Ezechiel. Je suis déçue, tellement, plus par le fait que c’était un cadeau de ce couple argentins rencontrés à Mendoza que par sa valeur. Mais il devait en avoir pour d’autres, car sur un bivouac c’est impossible de perdre des vêtements, trop visibles dans la nature, sur le sable. Tant pis pour moi qui est très attachée à ces souvenirs. J’imagine que ce t-shirt a disparu la derrière fois que nous avons confié du linge à laver à une blanchisserie. On continue de mettre en place nos vélos dans le couloir de l’hôtel. Pas de courses à faire comme prévu pour compléter nos 4 jours suivants, la tienda de l’établissement est fermée. Zut, les propriétaires auraient pu nous prévenir hier quand nous avons payé! On fera sans, ce n’est pas la première fois. Et puis, sur nos 250km avant la ville de Gobernador Gregores, se trouve un restaurant au km 1000 de la route 40. On se ravitaillera là-bas.


Tout est gelé sur les parcelles de terre et les pare-brises des camions garés sur le parking. C’est ainsi avec le soleil et quelques degrés au-dessus de zéro que nous commençons notre journée de vélo. Les doigts piquent et les cuisses font mal mais tout cela va se réchauffer très vite, sur la route qui longe la cordillère des Andes et le royaume des guanacos. Des centaines de point minuscule beige gambadent sur l’herbe de la vallée. Nous sommes contents de les retrouver en ce 3ème jour. La route s’élève pour accéder au plateau au Sud. Le vent est absent, heureusement sinon il ferait encore plus froid. On avance bien, on se réchauffe, Raphaël et Emma pédalent aussi pour nous aider à rependre sérieusement le voyage après autant de jours à l’arrêt! Les cannes souffrent un peu comme mon genou. Mais, cela n’entame pas notre moral, notre envie d’arriver à El Chalten dans quelques temps. Chaque jour de pédalé nous en rapproche.

Il ne reste que 31 jours de vélo. Si peu après 2 ans d’aventure. Mais je ne tiens pas à trop y penser pour l’instant. Mieux vaut profiter du moment présent. Et il est égal à celui d’hier, avec ces contrées sauvages où seuls 2 tandems s’y risquent. Quelques camions passent aussi, moins de voitures personnelles. Le coin est désert et laissé aux nandous et moutons sur la côte de quelques kilomètres que nous montons ce matin. Le vent arrive mais il vient du nord et nous pousse un peu dans cette pente positive. Les collines autour sont toutes jaunes et rases. Les couleurs sont intenses et chatoyantes autour de nous. Elles nous englobent dans ce silence. Juste la musique sur l’enceinte pour nous motiver, et déranger les animaux sauvages. Un seul petit arrêt fruits secs pour ce matin et à 13h c’est la plus longue pause à 28km de notre départ, sous le pont du Rio Olnie. Un petit filet d’eau marron ruisselle à nos pieds pendant notre pique-nique à l’abri du vent mais non du soleil.


L’après-midi commence par une seconde côte de 2km que nous voyons d’ici. Elle passe entre 2 collines pour atteindre le plateau suivant. Là-haut, tout paraît encore plus vide, sans estancia visible, juste les clôtures des champs de part et d’autre de notre route. Elles sont moins robustes que les précédentes et les guanacos peuvent passer plus aisément par de nombreux passages de poteaux cassés. Mais comme les 2 jours précédents, des carcasses plus ou moins récentes de guanacos (avec ou sans peau, poils) sont accrochées aux fils et pendent.
La ligne droite plein sud se fait facilement avec ce vent de dos, même si la fatigue se fait sentir et accroît notre perte de vitesse sur cette route sans fin. Nous avons à cœur d’avancer avec cette aide venteuse. Personne ne sait si demain il ne changera pas de direction et nous peinera pour accéder au restaurant. Alors, on pédale encore un peu même si je m’arrêterais bien pour me mettre au chaud. Juste une petite pause de rien du tout, de quelques minutes pour que Raphaël joue les photographes et nous prenne en photo, Emma et moi, adossées au vélo.


Sylvain ose nous dire que s’il était seul, il irait directement ce soir là-bas à 51km. C’est un challenge qu’il me lance à 15h30 ou quoi? Il est fou de me dire ça! Car moi, j’aime les relever, je suis assez folle pour ça! Allez, on fonce. Si on y arrive ce soir, promis on y passe 2 nuits pour se reposer. Il n’en faut pas plus pour pédaler plus fort, pour accélérer la cadence et foncer. Il ne reste normalement que du plat, 36m de côte pour 130m de descente. Bon, ok, vu l’heure et la fatigue, vu notre vitesse qui n’est pas à 25km/h, c’est complètement irréaliste. On espère quand même, on essaye sur 10km… mais le Couillot, moi quoi, je suis trop lente. Je ne tiens pas la vitesse et la distance avec le Panzer. A 16h30, l’objectif est loin à 44km alors que le soleil se couche dans 2h. On n’a pas envie de réitérer la même journée qu’hier. Les enfants ont eu assez de patience, on préfère qu’aujourd’hui, ils en profitent, jouent ou dessinent.
C’est ainsi que nous nous arrêtons dans une belle ligne droite à nouveau pour planter l’extérieur de la tente. Hier matin, nous l’avions pliée avec de la glace. Elle y est toujours. Alors, sans toucher le sol on enfile les arceaux avec l’aide d’Emma. Elle sèche pendant que Sylvain jardine l’intérieur.

Tout est mis en 1h et on a déjà envie de manger avec Sylvain. Envie surtout de cuisiner avant la nuit. C’est ce que fait le cuistot avec la semoule pendant que je prépare le chou- cacahuètes au vinaigre balsamique. On dîne à la suite peu après 18h ce qui permet aux loulous et Sylvain de regarder un film : « Casse noisettes ». Tout le monde se met déjà dans son duvet, tout vêtu de ses sous-vêtements techniques, et d’une couverture par-dessus tout cela! Ça pique ce soir: -3°C. Donc bien emmitouflés, juste avec les doigts dehors, je finis l’écriture de ce jour ensoleillé, baigné de nature, de silence, d’immensité, de beauté à 20h. Ouf, je suis fatiguée par la nuit dernière. Je m’endors avant les cinéphiles.

J751 – Lundi 16 mai – Bivouac km1044m à Bivouac proche de Las Horquetas – 65km D+28m


Nous sommes déjà réveillés mais encore dans notre sommeil lorsque nous entendons une petite voix à 7h50 à l’intérieur de la tente nous demander à tous les 3 si nous sommes prêts pour la journée. Une bonne et longue nuit fait du bien et nous permet d’être en forme ce matin pour s’habiller et sortir dans l’abside manger les céréales et ce que l’on a encore. On garnira un peu plus nos estomacs ce soir et demain matin au restaurant Las Horquetas (en plus de garnir la sacoche noire de nourriture par ce qu’il y aura au magasin). Il fait frais ce matin, mais il n’y a que peu de vent, un exploit pour la Patagonie! Le soleil n’est toujours pas levé, il faut que nous nous y habituons. Il tardera à sortir de l’horizon de derrière la colline à 9h20. Et ce n’est pas fini ce raccourcissement diurne. Nous ne l’attendons pas pour commencer à ranger notre vie dans les sacoches. C’est parti peu avant 10h, pour sortir de notre bivouac à 100m de la route où le peu de circulation ne nous a pas dérangés de la nuit.


La ligne droite ne fait pas moins de 50km. Commencée hier, devant nous il n’y en paraît plus que 37 avant un virage vers la gauche. Cette ligne orientée Sud nous faisait peur. Pas pour le dénivelé, c’est tout plat!!! Mais pour le vent qui vient principalement de l’ouest. Et on ne peut lutter contre, on le sait. Seulement, aujourd’hui, c’est une merveille. Du soleil, peu de nuages dans le ciel bien bleu, à part ces nuages caractéristiques des pôles en forme de soucoupe volante, et notre ami venteux (oui, c’est un ami aujourd’hui) provient du nord. Parfait pour nous, il est dans notre dos, nous aide donc gentiment sans nous refroidir. A -3°C la nuit, le jour n’est pas trop chaud avec ces 0 degrés. Il ne dégèle pas de la journée, c’est la chose à retenir de la Patagonie. Ce qui complique les choses s’il y a de la pluie, si nous sommes mouillés, si nous transpirons trop. Le soleil a beau être présent, il fait chaud plus au cœur et au moral qu’à nos corps!


C’est ainsi que nous pédalons durant 1h30 en faisant 23km de ligne droite. Il reste encore 14km de ligne droite, encore et encore! C’est dingue mais n’atteint pas notre mental. On se sent bien dans ce cadre et surtout avec ces conditions climatiques si douces. Toujours tout droit, les collines de chaque côté ne semblent pas bouger. Parfois, elles s’estompent pour laisser entrevoir la Cordillère, d’un blanc immaculé. Cette nature si belle, nous émerveille encore. Nous longeons le Parc Naturel Perito Moreno. Ce n’est pas encore le glacier, mais on s’en rapproche, le panneau de signalisation près des guanacos nous le confirme: 537km. Une broutille de 2 semaines. C’est fou ce que nous appréhendons les distances différemment maintenant. Ces mêmes kilomètres nous auraient paru lointain en voiture en France. Ici, non. Allez, une petite pause grignotage et on repart.


Le virage arrive à la suite, le seul de la journée, bien large. On l’entame pour 7km avant notre prochaine pause au restaurant. Nous imaginons déjà y déjeuner (et ce que nous allons commander) et pourquoi pas, le ventre plein et la sacoche aussi, continuer un bout vers l’Est et Gobernador Gregores, notre halte finale depuis la ville de Perito Moreno. C’est le climat qui nous dirige et dicte notre voyage. Les jours prochains sont propices à continuer sans s’arrêter entre soleil et peu de vent. Pour l’instant, on roule vers le restaurant qui fait aussi hôtel, lorsqu’un pick-up s’arrête sur le côté. Claudio, un chilien, en descend (vous vous doutez que nous avons parlé vu que l’on connaît son prénom!) et se met au milieu de la route. Pas de risque, il n’y a aucun véhicule. Nous nous arrêtons donc à son niveau et entamons une discussion puis une mini interview. Il est photographe notamment pour le National Geographic et une nouvelle revue en ligne dont le premier numéro paraîtra bientôt… et où, finalement, nous apparaîtrons avec les photos qu’il a fait de nous. Incroyable, non? Fou, aussi? Surtout qu’au moment de se quitter, nous échangeons nos contacts et nous apercevons alors que Claudio est un photographe professionnel très très suivi sur les réseaux ; il compterait plus de 50 Millions d’abonnés…


Nous redescendons à notre réalité lorsqu’il nous confirme ce que nous avions soupçonné quand on a relu les avis de voyageurs sur le restaurant : le 11/05, il était fermé. Et apparemment, selon lui, il l’est encore. Allons voir par nous-mêmes dans 3km.
C’est évident, l’endroit en forme de château, est désert. Pas de repas concocté ni de chocolat chaud, et on oublie le pain, céréales, biscottes et autre nourriture pour nous compléter nos futurs repas. La sacoche se vide après 4 jours de vélo loin de tout. C’est comme ça. La bonne nouvelle: il y a de l’eau! On peut donc se ravitailler de 20 litres pour les 2 prochains jours et demi, c’est faisable en faisant attention. Un chien et des chats affamés nous accueillent. On s’assoit au soleil, adossé à un des murs, à l’abri du petit vent. Le paradis du midi, à 14h! Je sors tout ce que nous pouvons manger, en prévoyant et mettant de côté, de quoi se nourrir pour encore 48h. Un régal, on sustente même notre faim, c’est bon signe! Les enfants sont d’accord avec nous de ne pas rester ici, que nous avons le temps de continuer la route, afin d’écourter un maximum les prochaines 48h et d’arriver plus tôt que prévu à Gobernador.


Nous reprenons notre route 40, au km 1000 normalement, mais rien, pas de borne indicative. Le chien nous suit, tout fou, court devant nous, sur les côtés en herbe à bien 100m de nous. Il faut qu’il retourne chez lui (en espérant que ce soit bien là-bas). Alors après quelques km, lorsqu’il revient enfin vers nous, nous le renvoyons vers le restaurant. Il reprend la route dans l’autre sens. On est rassuré.
Nous, direction l’Est, une belle ligne droite, des clôtures, des nandous, des guanacos, des collines, un plateau, un silence… Le pédalage continue mais ralentit un peu sur le Couillot. On se met parfois les 2 tandems côte à côte, pour que les enfants discutent, chahutent, crient ensemble. Ça leur fait plaisir, et c’est raisonnable, vu qu’il y a très peu de véhicules qui passent par là. Tout juste les camions chiliens évitant les bacs et passages en ferry au Chili.
Au bout de 20km, à moins de 100km de Gobernador Gregores, nous nous arrêtons. Un espace en terre devant une clôture, sans touffes d’herbes qui piquent, est assez grand pour les dimensions de notre tente. C’est bon, à 16h30, c’est l’heure de camper, d’y installer notre chez nous et notre chambre pour certaines, pendant que certains font apparaître un joli feu entre des pierres, et qu’enfin, 2 loulous jouent avec leur os, dessinent puis y renoncent, et ressortent leur jeux de playmobils ou de licorne Schleich et se créent leur monde imaginaire.

Tous les 4 autour du feu, on profite de ces instants de bonheur qui nous manqueront dans 2 mois et demi, c’est sûr. Un peu d’eau chaude en train de bouillir pour compléter le tableau et nos verres de thé. On enregistre dans nos têtes, notre cœur ce moment si beau, si simple, si naturel pour nous. C’est notre vie depuis tellement longtemps. On enregistre aussi sur la GoPro car c’est suffisamment rare qu’il n’y ait pas du tout, mais du tout de vent en Patagonie un soir!
Passé cet instant de poésie, la casserole d’eau chaude couvre le feu pour notre repas du soir que nous prendrons avant le coucher de soleil.
Les derniers rayons côtoient la pleine lune qui monte, et le rouge des collines à l’horizon qui prennent feu. C’est à la lueur du feu que nous entamons la nuit, que nous restons à contempler ces flammes, à nous réchauffer les mains, à sourire, à se prendre dans les bras. Vivre le moment présent, voici ce que nous résume ce feu.


Nous passons dans la chambre à la suite, quand la nuit est bien noire. Les enfants dessinent, ne font pas trop de bruit pour se faire oublier par nous, qui sommes sur l’ordinateur pour un film pour Sylvain (après avoir mis en place notre sauna dans l’abside!!), et sur le téléphone pour écrire notre aventure. Je les entend comploter tous les 2, s’aider pour leur dessin  donner des noms à leur animaux qui ont pris forme sur leur cahier. Un peu d’aide pour ranger le tout, pour les border dans leur duvet jusqu’au nez, pour remettre la couverture épaisse sur eux, et je retourne à l’écriture avec un œil sur le film de Steven Spielberg qui passe dans notre cinéma, jusqu’à 21h30, tout ça en musique…

4 commentaires sur “Argentine Patagonie – De jolis bivouacs perdus – J750 et J751

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  1. Pas grand chose dans la musette mais rassasiés de nature, d’authenticité,de solitude et d’extase en Patagonie.
    Énorme cet épisode.

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  2. Ces photos au milieu de cette nature colorée à souhait, un vrai régal, vous êtes beaux, vous, les vélos, la tente des images incroyables. Je comprends qu’un photographe pro ne puisse résister. Vous êtes devenus célèbres en Patagonie, télé, radio, magazine , il est vrai que votre exploit ne peux laisser indifferent.
    Profitez de l’absence de vent ,rare en effet , pour continuer vers le but final.
    Bon la saccoche nourriture est du coup allégée !! Pas pour trop longtemps j’espère , vos muscles vont crier famine !
    Gros bisous à tous les 4

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  3. Jeûne et célébrité, voilà votre quotidien d’aventuriers aux extrémités polaires. L’enthousiasme ne vous lâche pas, ni le jeu aux enfants, c’est un régal de vous voir pédaler. Mais si, nous vous voyons, certes en rêve, mais nous nous levons fatigués. Faut-il comprendre que nous vous accompagnons jusqu’à l’étape suivante ? C’est cela, toujours plus au sud, plus près du pôle, du froid, du désert et de la solitude qui vous va bien. Bonne continuation surtout. Il va être bon votre premier vrai repas assis devant une table, un bon plat de viande grillée. A l’heure qu’il est, je devine que vous vous êtes restaurés, sinon, je n’écrirais pas ça. Bises au quatre flèches patagones.

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  4. Conditions climatiques difficiles pour cette fin d’aventure, réserve alimentaire insuffisante quelque fois, vraiment dur pour vous, mais je sais que vous ne lâchez rien. Mais le jeu en vaut la chandelle alors bon courage à vous 4 . Prenez soin de vous bizz

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