Argentine Patagonie – J760 et J761 – Montagnes rêvées en vue !

J760 – Mercredi 25 mai – Tres Lagos à Bivouac derrière la dune – 42km D+148m


Ce que le vent a soufflé cette nuit, faisant bouger les plaques de notre cabane au-dessus de nous ainsi que la poche poubelle mise sur le siège d’un des vélos (en cas de pluie et givre). A 8h, lors de notre lever, le vent souffle toujours et nous questionne sur la journée à venir. Quelle force a t il? Faut il aller pédaler malgré cette force venant de l’ouest, face à nous? Si il est trop fort, nous ne pourrons avancer. Chacun notre tour, nous sortons pour évaluer comme on peut. Le météorologue de la famille vérifie de nouveau les prévisions sur internet: pas de rafales prévues, 20 à 30km/h pour aujourd’hui. On décide de ranger tranquillement nos affaires et de faire le point au lever de soleil vers 9h30. C’est ainsi que nous petit-déjeunons au chaud du pain grillé à la poêle, que les enfants prennent énormément de temps pour cela sans s’inquiéter le moins du monde, que nous rangeons et nettoyons tout, que les sacoches sont bien remplies lorsque le vent faiblit. Ouf, c’est une bonne chose. Nous allons pouvoir partir sur 3 jours pour aller vers El Chalten à 130km d’ici. Les prévisions sont bonnes: il va faire très froid mais pas de pluie ou de neige à l’horizon des prochains jours, vent modéré à 25/30km/h. La fenêtre est là, on va en profiter. Merci à notre Monsieur Météorologue!!


Vers 10h, nous quittons notre cabaña en bois, les enfants emmitouflés avec tous leurs vêtements, agrémentés en dernière couche du pantalon de pluie, histoire de faire écran. Nous traversons le village endormi en ce jour férié d’indépendance du pays, personne en vue. Dès le panneau de sortie: « Buen Viaje », on se retrouve dans le désert et on sent que l’on va pédaler fortement tout le jour. Pas de surprise, le vent est bien là, face à nous, comme le soleil. Mais les températures restent négatives encore. C’est le mental qui nous guide, qui conditionne notre allure, notre envie d’aller voir ce Fitz Roy. On est tous très motivés, même si cette portion ne sera encore pas évidente. Ce n’est que 3 jours!
Nous quittons la vallée de Tres Lagos et accédons à un passage entre 2 rangées de collines sur notre gauche. C’est de là que vient le vent et qu’il nous gèle le visage, enfin les yeux car c’est bien la seule partie de notre corps qui n’est pas couverte. Les mains même dans les gants, piquent pour les adultes. Comme d’habitude, on les bouge et les enfants font de même par prévention. Ils savent faire (Et Raphaël me le rappelle: « dis, maman, tu bouges bien tes doigts, hein? »). On avance en rythme, le Couilot derrière le Panzer, mais sans musique, car impossible de l’entendre avec le souffle dans nos oreilles calfeutrées.


Les guanacos sont autour de nous, nous observent depuis leur mirador sur la crête des collines. Leur ombre se détache du ciel bleu, tel des prédateurs guettant leur proie: nous! Bon, ce n’est pas vraiment le cas, ils fuient dès qu’ils nous aperçoivent, à plus de 100m même. Parfois, incompréhensibles, au lieu de partir dans le sens inverse pour s’éloigner, ils sautent la clôture et passent juste devant nous! Malheureusement, les petits n’y arrivent jamais et restent coincés d’un côté ou de l’autre de la barrière. C’est dur de les voir comme prisonniers, galopant devant nous pour trouver une brèche qui jamais n’arrive. Alors ils nous accompagnent pendant des kilomètres et se fatiguent. Les carcasses des animaux dans les fils témoignent aussi de cette dure réalité, de ces passages qui devraient être libres, naturels. Nous, nous le sommes et continuons notre route parmi les centaines de troupeaux de guanacos, de ces tâches beiges qui remontent sur le flanc des collines marrons, comme de petits crabes sur les rochers.


Une voiture nous croise sur 17km en 2h. Un gros trafic encore aujourd’hui. Une petite pause à midi de quelques gâteaux sucrés à terminer, sur le bord de route, nous fait du bien. On vérifie la route, enfin les kilomètres restants, car pour l’itinéraire, il n’y a pas d’autre choix que d’aller tout droit, de suivre le seul chemin dans ce paysage. Il oscille entre les collines, en légère pente positive, puis ose nous faire miroiter une blancheur qui culmine au-dessus de la crête beige. La Cordillère! La revoilà. Le Cerro Torre et le Fritz Roy sont visibles. La Cordillère plus au Sud avec ses glaciers, est couverte de neige et d’un léger voile nuageux. Le panorama est sublime. Nous l’attendions celui-là, depuis la France, comme un rêve de grimpeur et montagnard. Des lieux mythiques pour nous.


Après 28km depuis Tres Lagos, à 14h, nous trouvons un petit pont sous lequel nous cacher du vent, sans grand succès, pour nous asseoir et déjeuner réellement nos sandwichs et tout ce dont nous avons besoin, que je sors de la sacoche (moi seule a le secret de cette sacoche, moi seule y retrouve les ingrédients et nourriture secrète! Au grand dam de Sylvain qui ne peut y trouver même une tablette de chocolat!! Il est un peu chafouin aujourd’hui. Il ne sait pas pourquoi. Il a juste moins la niaque. C’est que des journées comme ça, c’est juste transitoire, mais elles sont tout de même belles. Et puis, pile dans 2 mois, on sera dans l’avion qui nous ramènera de Buenos Aires à Paris… Un peu de nostalgie, car ici, on est bien aussi, on se sent vivants, libres… On n’a pas forcément envie que cela s’arrête, pas envie de rentrer…  Le froid nous prend les doigts même si nous sommes au plus chaud de la journée et au soleil. Le GPS du téléphone ne fonctionne plus, nous n’arriverons pas à savoir exactement où Sylvain avait vu un bivouac. C’est aussi handicapant pour les prochains jours pour connaître le dénivelé de chaque jour, appréhender au mieux les difficultés et prévoir de raccourcir ou non les jours. De mémoire, 6km après la bifurcation entre la route 40 et la route 23 (l’impasse qui mène à la ville d’El Chalten), des voyageurs ont pu poser la tente à l’abri (quelque peu) d’un talus. Nous sommes à 8km de cette bifurcation. Pas loin en soi, mais le vent nous oblige à pousser encore plus sur les pédales. C’est ainsi qu’en une heure, nous parvenons à sortir de ces collines, de toutes ces semaines dans la pampa patagonienne pour accéder aux montagnes.

Nous n’avançons guère rapidement mais le vent casse nos efforts, nos jambes. L’envie est plus forte, ainsi que la beauté des lieux : la pampa jaunie, le ciel si bleu et les montagnes et glaciers si blancs immaculés. Les guanacos nous accompagnent toujours, on aime leur présence de part et d’autre de nous. Le croisement arrive, la route à droite est directe jusqu’au Fitz Roy à 90km d’ici. On le toucherait presque. Mais comme nous tournons plein Ouest, le vent est redoutable. Tête baissée, on finit les 6km en s’arrêtant tout de même une fois pour vérifier le GPS, toujours Hors-Service. Les enfants en profitent et jouent avec une grande flaque d’eau gelée. C’est concours de jets de pierre… et Raphaël revient avec son pantalon de pluie trempé et marron de boue. Super! Rien d’autre n’est mouillé heureusement car les températures sont encore négatives à cette heure, 16h. La route asphaltée est plate, et s’enfonce vers les montagnes parmi les champs dont rien de dépasse à plus de 5 cm du sol. On la suit encore un peu, en croisant un peu plus de voitures, 4 ou 5. Un talus se dresse enfin sur notre droite, c’est le bivouac. Sylvain y fait un tour et valide. C’est bon, on ne revoit plus les loulous qui partent vers des petits monticules de terre pour effectuer des parcours. Mais le froid a raison d’eux et de leur envie. Raphaël revient dans l’abside pour dessiner, et Emma en fera de même après nous avoir aidés à ranger des sacoches. Tous, nous nous mettons sous les couvertures à l’intérieur. Chacun se pose, il est 17h30.


Avant la nuit, le cuistot nous réchauffe le repas préparé la veille, un pur délice de saveur et d’onctuosité: poulet, ravioles aux épinards sauce à la crème. On dévore à une vitesse! C’est le bon coté de ce froid constant, nous pouvons conserver tout type de nourriture, et en conséquence, on peut désormais cuisiner quelques plats à emporter lorsqu’on fait des pauses dans les villages. Encore quelques subtilités d’Argentine, et nous passons aux sanitaires naturels de toilettes sèches avant de tous rentrer au bercail. Nous n’avons pas de thermomètre, c’est bien dommage. Juste par curiosité! Peut-être que cela nous affolerait?
Une petite session film de cinéma français pour la famille, chacun déjà dans son duvet jusqu’au nez, pendant que je commence mon écriture. Les fautes sont fréquentes, les doigts gelés et piquants ont du mal à toucher l’écran au bon endroit. Sylvain s’endort, j’éteins le film et borde les loulous avec notre couverture épaisse. Un petit bisou et ils s’endorment le temps que je termine de poser notre journée sur le papier… Encore une baignée de soleil, de froid piquant sur les joues lorsque le tour de cou descend et à des températures négatives avec un ressenti bien plus éloigné de zéro à cause du vent, de guanacos galopant, de liberté, de beauté naturelle, de cimes qui touchent le ciel… Et dire que demain, on s’en rapproche encore plus!!!

J761 – Jeudi 26 mai – Bivouac derrière la dune à Bivouac près de l’estancia – 41km D+52m


La tente bouge peu au réveil avant 8h. Il fait frais mais pas froid, pas de givre, pas de sensation piquante sur notre corps (enfin notre visage), pourtant il gèle mais on s’habitue peut-être?. Cela fait du bien et nous donne l’envie de nous habiller plus rapidement. On petit-déjeune dans l’abside avec l’eau chaude prête juste à temps, juste quand j’ai fini d’enfourner les duvets libres et de rassembler les vêtements. Pas de feu de camp cette fois-ci, faute de combustible… Les loulous arrivent aussi à s’affairer et venir déjeuner. Le reste de la préparation se fait comme d’habitude, pendant que les enfants revêtent encore une ou 2 couches de plus avant d’aller jouer. Le soleil se lève enfin et les frontales sont rangées. Nous sortons de notre campement et retrouvons la route provinciale 23… et son vent venu de l’Ouest à 10h01.


La Cordillère se dresse face à nous, elle est éclairée, le Cerro Torre et le Fitz Roy également. Cette barrière naturelle est notre objectif, notre rêve depuis une vingtaine d’années, vue et revue dans les magazines de montagnes ou les documentaires sur les grimpeurs et alpinistes. On le touche presque, à tout juste 80km. Si il n’y avait pas de vent, nous y serions ce soir. Mais, notre ennemi naturel va nous retarder: à 11h25, lors d’une pause photographique et sanitaire, nous réalisons que nous avons parcouru seulement 10km. On va par conséquent préférer espérer faire 40km aujourd’hui, et donc réaliser encore 30km en 4h30. On pédale dès lors, la tête baissée, le tour de cou jusqu’au-dessus du nez couvrant la bouche et les joues, avec un peu de musique. On arrive à l’entendre ce matin, cela nous motive et nous permet d’avancer sans s’en rende compte. Les collines sur notre droite sont couvertes de guanacos. A gauche, le début de la cordillère et du Parc National des Glaciers. Le lac Viedma se devine puis se dessine sur notre gauche après 10km. Juste une ligne bleue au pied des falaises s’aperçoit, avec de l’écume à la surface. Le vent forcit autant que nous faiblissons. Mais le cap est gardé, les yeux fixés sur notre rêve visible toute la journée. Tout le temps, nous avons vu, admiré ces sommets, ces pics, ces pointes, imaginant Lionel Terray et Guido Magnone le 2 février 1952 pour la 1ère fois, les gravissant jusqu’à 3405m d’altitude (cocorico !).


Vers 13h, juste après une légère côte, rendu bien difficile, bien éprouvante par le vent, nous nous cachons derrière 2 rochers pour pique-niquer après 17km rudes. Nous mangeons à notre faim, plus que de raison avec ce petit poulet cuit à la crème et aux épices dans nos sandwichs! La vue est jolie puisque nous avons pris quelques mètres de hauteur, et sommes sur un mirador, mais, cachés du vent derrière le rocher, nos yeux sont sur notre repas. Les photos de paysage parlent d’elles mêmes. Ce bleu du ciel balayé par de jolis traînées de nuages, ce blanc immaculé des glaciers et montagnes du Parc, ce lac reflétant le bleuté du ciel derrière le jaune des herbes des champs. Cela nous rappelle les contrées de la Nouvelle Zélande, sur l’île du Sud, près de Kaikoura.


Derrière nos 2 blocs, le soleil sur nous, nous n’imaginions pas la force qu’avait pris le vent cet après-midi. La descente pour enfin arriver près de la rive du lac, doit se faire en pédalant. Sacrilège, nous ne pouvons savourer ce moment que j’aime tant de pouvoir glisser sans effort. C’est rude. L’un derrière l’autre (quand j’arrive à suivre la cadence), nous avançons toujours à la même vitesse. L’objectif est de finir vers 16h en ayant accumulé 23km à partir de maintenant. Va en falloir de la patience, de l’abnégation de la douleur et du froid. Nous saurons y remédier juste par un plaisir des yeux. Regardez vous même! (Même quelques jours plus tard en préparant cet article, j’ai encore les larmes aux yeux de ce que peut « fabriquer » la nature, ce qu’elle est capable d’offrir à tous, sans distinction). La circulation a augmenté aujourd’hui,  j’ai oublié de vous le dire. Des bus! Une éternité que nous n’en avion pas vu, depuis El Bolson peut-être à 1200km. Des bus privés touristiques aussi, et beaucoup de voitures de location. Le rétro fonctionne, mais ils font attention à nous. Facile est de reconnaître les argentins, nous saluant et souriant, et les autres, totalement indifférents à notre présence ici.

Lorsque la roue avant du Panzer fait des siennes, bizarrement nous n’avons aucun passage. Le pneu avant est déjà mort. Il a été remplacé à Rio Mayo, à 700km. Il n’a pas fait long feu. Il est ouvert et a percé la chambre à air. Celle-là, il faut la changer. Quant au pneu, une réparation approximative avec un stick, collé à l’intérieur est à l’essai. Nous verrons si cela peut tenir les 60km qui nous séparent de El Chalten. Mais si un pick-up a la bonne idée de demander si tout va bien, nous emprunterions bien l’arrière pour y mettre nos vélos. Seulement, forcément, quand on le veut, cela n’arrive pas. Des voitures passent, une s’arrête à nos gestes, mais elle ne sera pas assez grande pour que nous tenions tous… Dommage. Alors continue le pédalage pendant que le soleil descend dans le ciel, et se cache derrière les nuages. L’heure tourne et seulement 32km de roulé! Il nous manque un rien, mais à 16h, la motivation (et les forces) est moindre. On tente encore un peu persuadé que le vent a faibli. Illusion d’un virage, d’un instant. Une estancia de dépassée, quelques coups de pédale pour presque terminer cette ligne droite, et l’on cherche l’endroit du bivouac, au grand soulagement de Raphaël qui aurait aimé arriver dès ce soir à El Chalten.


A l’abri d’un talus à gauche d’une côte, en suivant un guanaco qui nous évite, nous trouvons notre bonheur du soir. Le lieu est déjà à l’ombre, les enfants continuent à jouer avec leur os et nous montons la tente en enlevant les pierres les plus grosses… tous à l’intérieur à 17h30, protégés du vent et bien plus au chaud. Les loulous dessinent pendant que nous cuisinons le repas, déjà presque préparé: un couscous maison avec de la semoule et les légumes de la soupe de Tres Lagos. Un régal pour les papilles. Nous partageons notre dîner encore quelques minutes avant que la fatigue et la nuit nous prennent.
Une sortie éclair (pour éviter les pumas!!!) et c’est le cinéma qui démarre, après la longue préparation pour tous se déshabiller, mettre les vêtements nécessaires au lendemain dans le sac à viande (notre chauffeuse naturelle), fermer les duvets, mettre les couvertures bien bordées à chacun.


Le film terminé, un peu de bavardage enfantin, un papa Sylvain qui dort déjà et une lumière d’écran encore en activité jusqu’à 22h. Faut dire qu’elle s’est éteinte un temps avec la musique, comme une petite absence, une petite fatigue qui a failli me faire abandonner ce récit. J’ai repris et fini de vous conter cette journée un peu rude encore. Mais la beauté du site, de ce paysage que nous gardons que pour nous pendant 7h nous comble tout simplement. Allez, je vous laisse, un besoin pressant non pas de dormir, mais d’aller me geler dehors!

2 commentaires sur “Argentine Patagonie – J760 et J761 – Montagnes rêvées en vue !

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  1. Paysages extraordinaires, à la mesure de vos efforts et de votre motivation. Il vous en faut pour affronter le vent et le froid qui vous demandent tant d’énergie. Je prie Éole de vous épargner un peu les jours prochains. Mais, c’est vrai vous êtes déjà plus loin, aujourd’hui 30 mai. J’imagine que le froid ne faiblira pas, ni votre courage d’ailleurs. Alors profitez à fond de ces montagnes, de ces merveilles. Hier en rando nous avons dégusté de belles Pyrénées nous aussi… et parlé de vous aux amies qui nous accompagnaient. Attention, vous êtes suivis. Big Brother is watching you !

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  2. Toujours une météo rude, il vous en faut du courage, de grandes lignes droites, peu de rencontres…. mais les kilomètres défilent malgré tout pour vous emmener vers votre but. Bon courage à tous les quatre prenez soin de vous bizz

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